La Bible se cite elle-même hors contexte

Les auteurs de l’évangile de Matthieu ont vraiment du mal avec le livre de Jérémie. Nous avons relevé, il y a quelques semaines, un extrait de Matthieu faisant allusion à un passage supposé être dans Jérémie mais qui n’y est pas du tout. Voici maintenant une citation bidon de Jérémie retrouvée dans Mat 2:16-18 et censée prouver qu’il y a eu un massacre des enfants à Bethléhem*. En réalité, le passage cité par Matthieu ne dit pas du tout cela.

Dans Matthieu 2:16-18, on peut lire:

Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, se mit dans une grande colère, et il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléhem et dans tout son territoire, selon la date dont il s’était soigneusement enquis auprès des mages. Alors s’accomplit ce qui avait été annoncé par Jérémie, le prophète: On a entendu des cris à Rama, Des pleurs et de grandes lamentations: Rachel pleure ses enfants, Et n’a pas voulu être consolée, Parce qu’ils ne sont plus.

(Emphase ajoutée). Selon l’auteur de ces lignes, Jérémie aurait annoncé le massacre d’enfants. Or, le passage dans Jérémie dit tout autre chose. Allons voir dans l’Ancien Testament le passage en question. Le voici, dans son contexte:

Alors les jeunes filles se réjouiront à la danse, Les jeunes hommes et les vieillards se réjouiront aussi; Je changerai leur deuil en allégresse, et je les consolerai ; Je leur donnerai de la joie après leurs chagrins. (…) Ainsi parle l’Eternel : On entend des cris à Rama, Des lamentations , des larmes amères; Rachel pleure ses enfants; Elle refuse d’être consolée sur ses enfants, Car ils ne sont plus. Ainsi parle l’Eternel : Retiens tes pleurs , Retiens les larmes de tes yeux; Car il y aura un salaire pour tes oeuvres, dit l’Eternel; Ils reviendront du pays de l’ennemi. Il y a de l’espérance pour ton avenir, dit l’Eternel; Tes enfants reviendront dans leur territoire.

Les contradictions sont ici multiples. Matthieu parle de nouveaux-nés tués par le roi dans l’espoir d’éliminer le messie. Jérémie parle plutôt d’adolescents partis à la guerre et qui reviendront bientôt. L’ambiance générale de ce passage de Jérémie est à la réjouissance, alors que Matthieu parle carrément d’un atroce infanticide.

On voit bien que le passage dans Jérémie indique que les mères n’ont pas raison de craindre que leur enfant périsse, puisqu’il leur sera rendu. Le ou les auteurs de l’évangile selon Matthieu ont cité ce passage hors-contexte, simplement car il mentionnait la mort (possible) d’enfants, qui en fait sont simplement au front et reviendront victorieux.

On peut comprendre que tous n’avaient pas, à l’époque, accès aux textes complets, mais cette tentative de scotcher le christianisme au judaisme est aujourd’hui tout à fait évidente.

*Massacre dont il n’y a aucune trace historique, manifestement une fiction inspirée du meutre de ses propres enfants héritiers par Hérode.

Matthieu se trompe entre Jérémie et Zacharie (contradiction biblique)

Certains croyants sont convaincus qu’il n’y a pas de contradictions entre les différents livres composant la Bible. Nous en présentons une ici, qui est assez manifeste. La contradiction se trouve dans l’évangile selon Matthieu.

Matthieu, parlant de Judas l’Iscariote qui vend Jésus pour 30 pièces d’argent:

"Alors fut accompli ce qui a été dit par Jérémie le prophète" (Matthieu 2:17)

Et, un peu plus loin:

"Alors s`accomplit ce qui avait été annoncé par Jérémie, le prophète: Ils ont pris les trente pièces d`argent, la valeur de celui qui a été estimé, qu’on a estimé de la part des enfants d’Israël" (Matthieu 27:9)

Or Matthieu se trompe dans sa citation puisque le passage cité ne se retrouve pas dans le livre de Jérémie. En fait, Jérémie ne parle jamais de trente pièces d’argent, c’est plutôt Zacharie qui mentionne cela:

"Et l’Eternel me dit, Jette-le au potier, ce prix magnifique auquel j’ai été estimé par eux. Et je pris les trente pièces d’argent, et je les jetai au potier, dans la maison de l’Eternel." (Zacharie 11:13)

Il est certes mention de l’achat d’un champ dans Jérémie, mais le contexte est tout autre:

32:6 Et Jérémie dit: La parole de l’Éternel vint à moi, disant: Voici, Hanameël, fils de Shallum ton oncle, vient vers toi, disant: Achète-toi mon champ qui est à Anathoth, car le droit de rachat est à toi pour l’acheter. Et Hanameël, fils de mon oncle, vint vers moi, selon la parole de l’Éternel, dans la cour de la prison, et me dit: Achète, je te prie, mon champ qui est à Anathoth, dans le pays de Benjamin, car à toi est le droit d’héritage, et à toi le rachat: achète-le pour toi. Et je connus que c’était la parole de l’Éternel. Et j’achetai de Hanameël, fils de mon oncle, le champ qui est à Anathoth; et je lui pesai l’argent, dix-sept sicles d’argent; (emphase ajoutée)

Dans le contexte, on voit que le champ est une aubaine en raison d’un privilège que possède le personnage Hanameël. L’achat de ce champ est considéré comme tout à fait légitime. En revanche, le contexte du Nouveau Testament est que Judas achète un champ avec l’argent gagné pour avoir livré Jésus. C’est dans ce champ qu’il se pend ensuite (ou s’éventre, ou les deux… les récits sont contradictoires à ce sujet également…)

Par ailleurs, le prix d’achat est de 17 sicles d’argent dans Jérémie, alors que Matthieu parle de 30 pièces d’argent, allant jusqu’à citer Jérémie en train de parler de cette somme. On voit donc que le lien entre Jérémie et Matthieu est tout à fait factice. Certains ont toutefois tenté de rationaliser l’erreur afin de rétablir la présumée infaillibilité biblique.

Est-ce vraiment une contradiction?

Une réponse possible est que la prophétie est bien dans Jérémie, nous avons seulement mal regardé. Hélas, tout ouvrage de concordance biblique montrera qu’il n’y a aucune mention dans Jérémie d’achat d’un champ pour trente pièces d’argent (c’est de dix-sept pièces dont il est question, et le contexte n’est pas du tout le même, voir plus bas). Il est possible que Matthieu faisait allusion au texte de Jérémie et, sous l’influence du livre de Zacharie, a écrit "trente pièces d’argent" au lieux de dix-sept.  Cependant, Matthieu cite (ou fait mine de citer) un prophète concernant la somme d’argent, et non le champ que le montant a servi à acheter. L’accent est mis sur la somme: trente pièces, pas dix-sept. Autrement dit, cette explication n’a du sens qu’en admettant que "Matthieu" s’est trompé d’une manière ou d’une autre. Comme il faut, pour réconcilier les textes, admettre qu’il y a eu erreur, alors on doit admettre que la Bible n’est pas infaillible.

Une autre possibilité est que le ou les auteurs de Matthieu (ou un scribe retranscrivant le livre) s’est trompé et a écrit Jérémie au lieu de Zacharie. Or, même de dire que la prophétie était dans Zacharie est une interprétation très généreuse. Le contexte et la signification du symbole n’est pas du tout la même dans les deux textes. Matthieu parle d’un mauvais prix, alors que dans Zacharie ces pièces d’argent sont vues d’un bon oeil. Plus précisément, Matthieu indique que le prix obtenu pour la vie de Jésus était dérisoire, alors que l’hébreu dans Zacharie parle plutôt d’un prix "suffisant" pour acheter quelque chose de "précieux". Si Matthieu avait vraiment voulu citer Zacharie, il aurait sûrement utilisé cette notion de "précieux" (en parlant de Jésus) au lieu de parler d’une arnaque. On se doute déjà que Matthieu ne savait pas trop de quoi il parlait.

Une solution rationnelle

Voici ce qui, de manière plus réaliste, s’est produit. Dans une tentative de souder la Thorah à cette nouvelle somme de textes religieux, le ou les auteurs du livre de Matthieu ont tenté de créer le plus possible de liens entre les soi-disant "Ancien Testament" et "Nouveau Testament". Le but était de légitimer leur entreprise aux yeux des Juifs tout en ménageant les Grecs et les Romains, en montrant leur proto-bible comme un livre unique, un texte continu.

Ce faisant, ils citaient à tort et à travers des passage des textes sacrés juifs et les interprétant à leur manière, favorable à leur doctrine bien entendu, imaginant des prophéties à peu près partout. Un équivalent moderne serait de dire que Tintin a prédit les massacres au Congo, puisqu’il a après tout déjà mentionné le Congo.

Pour résumer: cette erreur dans le texte montre une tentative ratée de lier les textes religieux de la secte chrétienne primordiale et du judaïsme, erreur qui a persisté à cause de l’igorance, fortuite ou délibérée.

(Adapté pour le blog d’après une entrée de l’Encyclopédie Libre sans dieu.)