Hume: si sévère à l’égard de la métaphysique…

Dans cet extrait savoureux de la première partie de son Enquête sur l’entendement humain, le philosophe David Hume fait d’abord l’éloge de la philosophie, puis condamne la métaphysique:

En outre, nous pouvons observer dans toutes les professions et dans tous les arts, même ceux qui se rapportent le plus à la vie ou à l’action, que l’esprit d’exactitude, quel que soit le degré auquel on le possède, les porte tous plus près de leur perfection, et les rend plus propres à servir les intérêts de la société. Et bien qu’un philosophe puisse vivre à l’écart des affaires, l’esprit de la philosophie, s’il est cultivé avec soin par plusieurs, doit, par degrés, se répandre à travers toute la société, et donner une même exactitude à tous les arts et tous les métiers. L’homme politique deviendra plus prévoyant et plus subtil dans la division et l’équilibre du pouvoir; l’homme de loi raisonnera avec plus de méthode et avec des principes plus fins; et le général mettra plus de régularité dans sa discipline et plus de circonspection dans ses plans et dans ses opérations. La stabilité des  gouvernements modernes, supérieure à celle des anciens, et la rigueur de la philosophie moderne se sont perfectionnées, et probablement se perfectionneront encore, selon une commune marche graduelle.

Quand bien même on ne pourrait recueillir comme avantage de ces études, que le contentement d’une simple curiosité, il ne faut cependant pas le dédaigner car c’est là un accès à ces quelques rares plaisirs sûrs et inoffensifs qui sont donnés à l’espèce humaine. Le chemin le plus doux et le plus innocent que nous puissions emprunter dans la vie nous conduit à travers les avenues de la science et  de l’étude; et quiconque a la capacité d’écarter les obstacles ou d’ouvrir un nouvel horizon, il faut, jusqu’à preuve du contraire, le tenir pour un bienfaiteur de l’humanité. Et bien que ces recherches puissent paraître pénibles et fatigantes, il en est de certains esprits comme de certains corps qui, d’une santé vigoureuse et florissante, exigent de sévères exercices tout en en tirant du plaisir, exercice qui passe aux yeux de la plupart des hommes pour un fardeau et un dur labeur. L’obscurité est en effet pénible à l’esprit humain comme aux yeux, mais faire naître la lumière de l’obscurité, quelle que soit la tâche entreprise, cela ne peut être que délicieux et réjouissant.

Mais cette obscurité, dans la philosophie profonde et abstraite, objecte-t-on, est non seulement pénible et fatigante, mais est encore une source inévitable d’incertitudes et d’erreurs. Là est l’objection la plus juste et la plus plausible contre une partie considérable de la métaphysique. Elle n’est pas, selon cette objection, une véritable science, mais provient soit des efforts stériles de la vanité humaine qui voudrait aller jusqu’à saisir des sujets absolument inaccessibles à l’entendement, soit de la ruse des superstitions populaires qui, incapables de se défendre sur un terrain loyal, dressent des taillis inextricables pour couvrir et protéger leur faiblesse. Chassés du terrain découvert, ces bandits s’enfuient dans la forêt, et se tiennent prêts à s’introduire par effraction dans toute avenue de l’esprit non gardée, pour l’accabler de craintes et de préjugés religieux. Le plus vigoureux combattant, s’il relâche sa garde un moment, est écrasé. Et beaucoup, par lâcheté et par folie, ouvrent les portes aux ennemis, et les reçoivent de bon gré, avec respect et soumission, comme leurs souverains de droit.

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2 Commentaires

  1. ThibMagn

    Encore faudrait-il préciser en quel sens vous entendez « métaphysique » cher ami, car Hume n’hésite pas à qualifier son geste philosophique de « métaphysique » à maintes reprise, voyez en particulier Traité, I, IV, I, paragraphe 11, « Le présent sujet, la métaphysique (…) ».
    Dans l’Enquête, c’est bien une certaine philosophie trop spéculative qui est confrontée à une certaine philosophie sceptique, orientée vers la pratique, mais la métaphysique en elle-même n’est pas critiquée nommément comme votre sous-titre le laisse entendre.

    Cordialement

    • Marcel

      Il y a plusieurs critiques de concepts qu’on retrouve en métaphysiques dans le Traité, notamment la substance (« inintelligible »), de l’existence de l’âme et de la capacité à déterminer l’immortalité de celle-ci.

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