Genèse 30 et les taches d’envie

Une croyance qui a eu la vie dure, et qui persiste encore sous forme d’histoire de grands-mères, est que « l’imagination » de la femme enceinte peut avoir une influence sur le foetus, laquelle apparait le plus souvent sous forme de taches de naissance. Il existe toute une littérature de l’époque moderne portant sur les envies des mères et la manière dont ces envies peuvent influer sur le foetus, produisant des
« taches d’envie ».

En 1891, on pouvait lire dans le Bulletin de la Société d’Anthropologie de Paris une « Communication » portant sur l’Origine des préjugés populaires sur les envies. L’auteur, monsieur Variot, signale qu’il existe plusieurs traces de cette croyance « à toutes les époques » et qu’elle était en vogue non seulement parmi les illétrés, mais aussi chez « les penseurs les plus éminents, (…) les plus grands savants ».

C’est une croyance très répandue et très généralement acceptée que les marques sur la peau, présentées par les enfants à la naissance, sont dues à l’influence de l’imagination de la mère pendant la grossesse. Un enfant naît avec un naevus vasculaire, c’est une tache de vin, une envie de vin : s’il s’agit d’un neevus pigmentaire plus ou moins foncé, c’est une envie de café, de chocolat, etc.. En allant plus loin, dans cette direction, on admet souvent que les difformités congénitales, portant sur les membres, les malformations des mains, des pieds, de la tête, se rattachent à de violentes impressions de la mère, qui auraient eu un contre-coup direct sur le fœtus.

Cette croyance ancienne s’est traduite dans le langage populaire par le terme d’envie, qui est employé indistinctement pour désigner la cause et l’effet. La mère a une envie, l’enfant porte une envie.

Nous avons voulu rechercher quelle était l’origine de ces préjugés populaires, si profondément enracinés, et nous avons trouvé qu’elle remontait à la plus haute antiquité. Une longue tradition a transmis ces erreurs jusqu’à nous.

Les penseurs les plus éminents, à toutes les époques, les plus grands savants jusqu’à la fin du dix-huitième siècle ont accepté et propagé les idées qui ont cours actuellement encore sur ce sujet, aussi bien dans le peuple que parmi les gens du monde. (…)

Variot donne le récit de la Genèse comme une occurence ancienne de cette croyance:

Moïse, dans la Genèse, rapporte l’artifice qui aurait réussi à Jacob pour avoir des agneaux tachetés. 

Laban ayant promis d’abandonner à Jacob tous les agneaux tachetés qui naîtraient dans ses troupeaux, ce dernier « prenant donc des branches vertes de peuplier, d’amandier et de platane, il en ôta une partie de l’écorce, en sorte que les endroits d’où l’écorce avait été ôtée parurent blancs, et les autres auxquels on l’avait laissée, demeurèrent verts \ ainsi, ces branches devinrent de diverses couleurs.

« II les mit ensuite dans les canaux qu’on remplissait d’eau, afin que lorsque les troupeaux y viendraient boire, ils eussent ces branches devant les yeux et qu’ils conçussent en les regardant.

« Ainsi il arriva que les brebis, étant en chaleur et ayant conçu, à la vue des branches de diverses couleurs, eurent des agneaux tachetés de diverses couleurs. »

L’auteur n’exclue pas systématiquement la possibilité que des événements similaires se soient déroulés. Jacob aurait cependant usé d’autres techniques, réellement efficaces, mais que les auteurs de la Genèse n’ont pas cru bon d’inclure dans le texte:

Voltaire, avec son scepticisme railleur, s’étonnait que les brebis, qui avaient toujours les yeux fixés sur l’herbe qu’elles broutaient, ne produisissent pas des agneaux avec une toison verte.

Il est probable que Jacob n’avait imaginé ce stratagème que pour masquer des moyens beaucoup plus efficaces, connus de lui, pour produire, par le croisement, des agneaux à la robe tachetée. Les éleveurs savent distinguer, à certaines taches pigmentaires de la muqueuse de la bouche, les brebis blanches qui sont aptes à procréer des jeunes dont la robe sera colorée.

Dans l’antiquité grecque, nous trouvons d’illustres philosophes ou savants qui croient fermement que la mère, par un effort puissant de l’imagination, peut, en quelque sorte, modeler l’embryon qu’elle a conçu.

(source)

Ce récit m’a toujours plu, surtout par l’accent qu’il place sur le génie de Jacob. C’est l’astuce de Jacob qui lui permet de s’en mettre plein les poches. Genèse 30:42 nous dit que « De cette manière, [Jacob] s’enrichit considérablement, il posséda de nombreux troupeaux, des servantes et des serviteurs, des chameaux et des ânes. » Pas de miracle ici, seulement de la cervelle… et une bonne dose de pseudo-science, puisque le stratagème en question se base sur cette fameuse influence des perceptions et « envies » de la mère sur le foetus.

Le texte biblique reprend donc pour son compte une erreur croyance pseudoscientifique qui, bien qu’en vogue jusqu’au 18e siècle, n’en est pas moins fausse. Variot, bon joueur, suppose que le récit de Genèse 30 est basé sur des faits réels; il est prêt à expliquer cette erreur en affirmant que l’erreur résulte d’une mauvaise transcription des faits en un récit.

Si on joue nous aussi le jeu, on se retrouve avec deux explications possible pour la présence de cette erreur scientifique dans Genèse 30:

1) La thèse de l’ignorance: les auteurs croyaient que les sentiments et perceptions de la mère peuvent influer sur l’apparence du foetus.

2) La thèse du mythe assumé: les auteurs ont suivi la croyance populaire. Ils ne cherchaient pas à faire un récit qui était factuellement/scientifiquement exact, mais une histoire capable de transmettre des valeurs.

Dans les deux cas, l’interprétation dite « littéraliste » de la Bible en prend pour son rhume, ainsi que toute l’idée d’une Bible d’inspiration divine.

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