Les biens pensantes

Paru sur le blog d’Urbania:

Cette nuit, j’ai rêvé que quelqu’un avait écrit «À mort les lesbiennes» sur ma voiture. C’est sûrement la faute à Brigitte.

Je vous présente Brigitte. Brigitte est une chrétienne transformée. Elle raconte à qui veut l’entendre qu’elle était autrefois une lesbienne perdue, droguée et sexolique, mais qu’elle s’est aujourd’hui convertie à l’Église, et qu’elle est l’heureuse mère de six enfants. C’est ben correct. C’est son trip. Tout le monde a droit au sien.Seulement, depuis quelques années, Brigitte assiste à des conférences pro-vie, milite pour la crédibilité du pape et pour que la vérité-soit-faite-sur-les-prêtres-pédophiles-mais-pas-trop, et multiplie ses apparitions dans les médias. À l’Agence QMI (Lesbienne convertie par l’Église), elle raconte sa conversion de fille dépravée (=lesbienne) à fille de Dieu. Dans le site «Pouvoir de changer», on peut en apprendre davantage sur cette période d’hérésie lesbianique: «Vers l’âge de 25 ans, sous l’influence d’amies lesbiennes, elle devient lesbienne à son tour.»

(Suite…)

La personne qui a écrit ce billet est la journaliste Judith Lussier qui, bien qu’elle ne souhaite pas  être connue pour ça avant tout, s’avère être lesbienne. C’est comme ça au Québec. Tu parles de X deux ou trois fois et tu deviens aussiôt monsieur ou madame X. Et qui voudrait être madame ou monsieur X? Personne.

Un fait chez Judith qui devrait intéresser beaucoup plus le public que son orientation sexuelle, est que c’est aussi une « débaptisée » de la religion catho. Ça c’est intéressant. Du moins, si vous êtes en train de lire un blog critique de la religion, je présume que ça vous intéresse.

Une parenthèse

(Bon. Ça ne l’a pas empêché d’écrire deux trucs qui m’on déplu, dans un autre billet paru sur le site d’Urbania. Premier truc:

C’est comme dans la chanson de Regina Spektor, quand elle dit que, au final, on se met tous à prier quand on est sur le bord de mourir. Même ceux qui se disent hyper athées. Alors pourquoi on ferait nos hispters hypocrites qui prétendent ne croire en rien d’autre que l’absurdité?

Tiens tiens, on ne l’avait jamais entendu celle là. Pourquoi persiste-t-on à employer ce cliché alors que les faits et le gros bon sens nous crient que c’est archi-faux, voilà le vrai mystère ici. Cet argument, qu’on pourrait résumer à  « devant l’adversité tout le monde croit en quelque chose » a même droit à sa propre page Wikipédia en anglais. Je pense plutôt qu’on souffre comme on vit, et on meurt comme on a vécu. Quand à l’emploi du terme « hipster hypocrite », sans doute est-il approprié pour certains blanc-becs qui viennent de déposer leur copie de l’Antéchrist et s’imaginent maintenant en mesure de juger l’ensemble des croyants. Mais pour la plupart d’entre nous, être athée n’est pas comparable à une simple mode ou autre coquetterie passagère.

Le deuxième truc qui me dérange est, dans le même article, l’idée qu’il faut une religion centrale sinon les gens auront un million de superstitions absurdes. J’ai peut-être mal compris, mais ça ne me dit rien qui vaille. J’aime la diversité, même dans l’absurdité. Mais surtout, je n’aime pas les arguments impliquant de laisser le vulgus à ses superstitions car ça leur fait du bien de croire, etc. Je suis un rationnel old-school, je suis convaincu que l’usage de la rationalité peut améliorer la vie de tout le monde.

Voilà pour les bibittes philosophiques de Judith. Ce sont de petites bibittes. Mais d’un autre côté, comme je vous disais plus haut, elle s’est donné la peine de se faire débaptiser. Ça c’est très cool – et oui je sais qu’on ne fait pas ça pour être cool. Reste que, si vous êtes homo, catho et cohérent avec vous-même, alors faites comme Judith, annulez votre baptême. Un modèle de lettre est disponible sur le Web.)

Le cas de Brigitte

On revient à Brigitte. Judith a déjà couvert pas mal de terrain, connaissant personnellement la Bribri en question et parlant donc doublement en connaissance de cause. (Pourquoi se connaissent-elles? Je vous dirais bien qu’elles ont toutes deux été dans une société secrète s’apparentant aux Charlie’s Angels pour jeunes femmes journalistes, mais vous ne me croiriez pas.)

Je vais tout de même ajouter un truc au billet de Judith: le mythe de la codépendance omniprésent dans le discours de Brigitte qui blâme continuellement les autres. C’est à croire que tous ses malheurs résultent de traumatismes d’enfance ou de mauvaises influences (les méchantes lesbiennes!)

Pour ma part, ces histoires du genre « j’étais une personne brisée et maintenant grâce à Jésus je suis vraiment plus meilleur que tout le monde », je n’y crois jamais. Et les propos de Brigitte, au fond, se résument entièrement à ça.

Ce discours relève de la « codépendance », un concept plus ou moins scientifique qui a fait la renommée des Alcolos Anonymes et autres programmes en 12 étapes. Le principe est simple (il le faut) et dit en gros que nous sommes des gens blessés par la vie et que tous nos problèmes résultent de ça. Ce n’est pas mauvais en soi, ça donne un cadre structurant, ça met une explication à un problème que l’individu ne comprenait pas auparavant. Alors qu’autrefois son problème était confus et apparemment insurmontable, il peut maintenant dire, par exemple, que son père ne l’a jamais aimé, donc il est devenu alcolo, etc. C’est de la psychanalyse à rabais. Peut-être que ça marche, ça n’en demeure pas moins hyper-réducteur.

Dans le monde religieux, du moins celui dans lequel j’ai passé les belles années de mon adolescence, ce type de discours est omniprésent. Merde, on vous invite même à créer votre propre histoire du type « j’étais un pourri maintenant j’aime Jésus ». Ceci pour fins d’évangélisations.

Les Églises organisent des retraites – ou plutôt des congrès pour codépendants. Lors de ces retraites à la campagne (peut-être comme celle que mentionne Judith), on pleure en groupe sur nos bobos et on se fait de gros câlins. Ça engendre une sensation de bien-être qui est quand même assez louche. Croyez moi, j’étais là.

C’est un système d’auto-victimisation, dans lequel on devient un petit oiseau à patte cassée que Jésus va ensuite secourir. Tout le système repose sur l’hypothèse que nous sommes tous fondamentalement des êtres brisés (généralement suite à un trômatizmeuh), des êtres incomplets, qui tentent de diminuer leur souffrance intérieure avec des « idoles » (je reprends les termes de la propagande religieuse) comme l’alcool et les drogues, mais aussi le sexe, le travail, l’argent, etc. C’est aussi le cas pour les homosexuels. Dans les mots de Brigitte: « ils souffrent simplement de blessures d’enfance, et tant qu’ils ne vont pas revoir ces blessures pour les guérir, ils vont rester là-dedans, et ils seront malheureux. » (source). Et quand on parvient à détruire une de ces « idoles », c’est obligatoirement pour la remplacer par une autre. Exemple tiré du récit de Brigitte: « Elle arrête de consommer la drogue et l’alcool, tout sauf la cigarette. Mais ce n’est que pour substituer la sexualité à la drogue. » Car rien ne peut combler votre vide intérieur sinon Jésus, vous n’avez pas encore compris, bande de mécréants?

Hélas, Brigitte a mis beaucoup de temps à comprendre ce « fait ». Alors qu’elle était en quête personnelle, elle est tombée sur les mauvaises réponses (« j’ai fréquenté des gens pas vraiment bons pour moi« ). De mauvaises personnes comme ses amies lesbiennes, qu’elle finira par quitter « parce qu’elle se rend compte qu’elle vivait des relations malsaines, presque symbiotiques, avec elles. » La codépendance, ici encore, nous apprend à blâmer soit les autres, soit nos traumatismes refoulés.

Que vaut cette hypothèse? Peut-on la généraliser à l’ensemble des êtres humains? Non. Il y a des gens qui vont être traumatisés toute leur vie car ils ont vu le pénis de leur père dont la serviette est tombée. Il y a des gens qui ont connu les pires atrocités et qui malgré tout vont ensuite vivre une vie riche et harmonieuse. De même, faut l’avouer, il y a des pourris qui ont une vie très heureuse.

Brigitte, si je peux me permettre ma propre analyse, a parfaitement intégré le discours « codépendantiste » des programmes en 12 étapes qu’elle a longtemps fréquentés. Elle en a même développé une variante extrémiste, qui se manifeste à travers ses propos souvent remplis de haine. Les homos doivent avoir salement écorché la pauvre Brigitte pour qu’elle leur en veuille autant.

Ou peut-être pas.

Peut-être que Brigitte est une grande personne qui n’a qu’elle-même à blâmer pour tous ses malheurs.

5 Commentaires

  1. Gabriel

    Un billet très juste. Je suis aussi, comme tu le dis : « un rationnel old-school, je suis convaincu que l’usage de la rationalité peut améliorer la vie de tout le monde. »

  2. Déréglé temporel

    « Un fait chez Judith qui devrait intéresser beaucoup plus le public que son orientation sexuelle, est que c’est aussi une « débaptisée » de la religion catho. Ça c’est intéressant. Du moins, si vous êtes en train de lire un blog critique de la religion, je présume que ça vous intéresse. »

    Pas vraiment. Le militantisme athée m’intéresse dans sa posture apologétique: défense de l’athéisme (notament: il n’est pas nécessaire d’être religieux pour avoir des valeurs éthiques), défense de la rationalité, défense de la laïcité, défense de la science.

    Mais se faire débaptiser? perte de temps. geste superficiel. c’est encore accorder trop d’importance au baptême.
    Les statistiques sur la religion? ça vient du recensement. Là j’écris « sans religion ». Le débaptême? bof. Si ça vous amuse de le faire, faites-le. Mais non, ça ne m’intéresse pas.
    Et surtout, n’essayez pas de me convaincre de le faire. Parce que là je vais mordre, comme je mors les prosélytes.

  3. Déréglé temporel

    Mais détails mis à part (et désolé de commenter trois fois de suite sur le même billet plutôt que de prendre le temps de rassembler toutes mes idées dans le même commentaire, j’ai pris de mauvaises habitudes ailleurs), j’ai beaucoup aimé ce billet sur la co-dépendance. C’est l’un de vos meilleurs à ce jours, de mon point de vue.

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