Je ne crois pas en la religion

La religion n’existe pas: c’est ce que nous dit un récent billet par l’excellent Pascal Boyer.

Autrement dit, il n’existe pas de caractéristique nécessaire et suffisante nous permettant de dire ce qu’est la religion, encore moins de l’expliquer. Mais pourquoi parle-t-on de religion alors? Selon Boyer:

« Religion » is the recent invention of special organizations that flourished in early states, typically in literate societies. These institutions grouped ritual specialists who collectively tried to set up a corporate monopoly on the provision of particular services – and gradually associated stable doctrine, ritual standardization, excusivity of services and other aspects of corporate branding.

That is why scientific explanations of what happens in religions and what is usually described as « religious » end up deflating the term, and showing that there is nothing sui generis to these kinds of thoughts, norms of practices.

Il n’y a rien de caractéristique à la religion qui soit aussi exclusif et puisse former une définition claire. Par exemple, on dit que la religion a trait à la moralité. Or, il y a d’autres pratiques sociales liées à la moralité mais n’ayant rien de religieux. On dit que la religion est accompagnée de superstitions. Mais il y a des superstitions qui ne sont pas liées à la religion. Et ainsi de suite.

En fait, plusieurs cultures n’ont rien d’équivalent à ce que nous appelons »religion », et il faut faire un gros effort d’ethnocentrisme pour considérer ces pratiques comme de la religion. Pourquoi le fait-on, alors? Serait-ce pour nous convaincre que la religion est quelque chose d’universel, qu’il doit bien y avoir quelque chose de « vrai » dans tout ça?

Si on considère la religion comme universelle alors chaque religion (ou pratique culturelle considérée par nous comme une religion) devient une variété de la grande famille des religions. Insérez ici les lieux communs d’usage selon lesquels on croit tous en quelque chose, la société requiert une religion, etc.

Mais si on affirme que c’est la religion dans son ensemble (et non les différentes religions particulières) qui est une particularité culturelle, alors la religion perd de son éclat. Pourquoi devrait-on la prendre plus au sérieux dans le discours politique que, disons, le sport*, les jeux vidéos ou la récitation de mythes ancestraux?

Dans cette perspective, l’athéisme ne devient plus une variété de religion; religion et athéisme se retrouvent tous deux sous une catégorie plus vaste de phénomènes humains.

*Le sport: déjà plus universel que la religion. C’est un bâton de hockey qu’on devrait suspendre à l’Assemblée Nationale…

12 Commentaires

  1. nfabienn

    Moi non plus, je ne crois pas à la religion. Ou du moins, je n’y crois plus. Ça n’empêche pas la religion d’exister. Et d’être bien organisée!

    Je ne crois pas, moi non plus, qu’il faille lui donner plus d’importance que, disons, le sport. Mais ça n’empêche pas certaines personnes de lui donner beaucoup d’importance. Au point de tuer son propre enfant en son nom, parfois.

    C’est un phénomène, et en ce sens, il peut être étudié, analysé… Évidemment, si le premier paramètre de l’analyse est l’importance que l’analyste lui porte, il se peut que l’analyse n’aille pas loin.

  2. Déréglé temporel

    mouaaaaaaaaaiiiiiiiiinnnn…
    l’art n’existe pas
    la culture n’existe pas
    les nations n’existent pas
    les sociétés n’existent pas
    etc, etc, etc…
    en gros, ton gars il dit que, comme c’est difficile de définir la religion, ça n’existe pas? ça veut dire que plus une personne est stupide, plus elle a justification a dire que tout ce qu’elle ne comprend pas n’existe pas?
    désolé, toute érudite que soit la démonstration, c’est pas convainquant.

  3. Feel O'Zof

    Lorsque j’étais au bacc, dans mon cours d’anthropologie des religions, le professeur a un jour dit quelque chose comme:

    «Il n’existe pas de définition claire pour le mot « religion ». Pour en fixer une, il faudrait prendre toutes les religions du monde et trouver les traits communs qui leur sont exclusifs.»

    J’ai tout de suite vu qu’il y avait quelque chose d’aberrant là-dedans, et même de paradoxal. Pour pouvoir prendre toutes les religions et trouver leurs traits communs, il faut d’abord avoir une idée de ce qu’est la religion. Dans ce procédé, il y a donc déjà une définition initiale, ou du moins un critère, qui nous a permis de sélectionner les entités que l’on veut faire entrer dans notre définition finale. J’ai alors compris que ce critère était totalement idéologique. On veut que le christianisme et le bouddhisme soient des religions mais on ne veut pas que le raëlisme et les autres sectes en soient, alors on moule notre définition en conséquence.

    Bref, tout ça pour dire que je suis d’accord: la religion n’existe pas. Le concept de religion ne devrait pas exister dans les sciences sociales, car c’est un concept idéologiquement orienté. C’est un mot creux. La dichotomie religieux/profane ne sert qu’à ceux qui veulent que l’on accorde une importance hypertrophiée à ce qu’ils qualifient de religieux.

  4. Déréglé temporel

    « J’ai alors compris que ce critère était totalement idéologique. »

    Si c’était un critère idéologique, il y aurait une définition claire de « religion ». C’est un critère intuitif, ou culturel, ou même changeant. Mais certainement pas idéologique.

    Cela étant, je suis d’accord avec les difficultés posées par la définition de ce que peut être « la » religion ou le phénomène religieux, mais il s’agit de difficultés intellectuelles, méthodologiques et épistémologiques. Il est abusif d’en tirer les conclusions que vous tirez, car cela revient tout simplement à faire le raisonnement « je ne sais pas donc ça n’existe pas ». Tous les concepts qui ont prééxisté leur définition posent des problèmes du même genre. Avec ce genre de raisonnement, vous vous engagez pour un nettoyage par le vide. Aussi bien fermer les facultés d’art et science et de philosophie.
    By the way, on pourrait aussi supprimer le concept de « poisson ». Il pose sensiblement les même problèmes méthodologiques…

    • libresansdieu

      Je pense que le sens dans lequel Boyer veut aller correspond à celui avec lequel tu es d’accord. Il ne veut pas nous dire qu’il faut maitriser un concept pour l’employer, on ne maitrise pas le concept X, donc tout discours portant sur X est vain, etc. En fait je pense qu’il répondrait qu’on ne maitrise (en ce sens) aucun concept et ça ne nous empêche pas de communiquer. Le sens plus important (et heureusement Boyer l’a précisé ensuite dans un commentaire) est que lorsqu’on parle de religion on prétend parler d’un phénomène universel alors qu’en réalité on parle d’un particularité culturelle récente et occidentale. Autrement dit, on tente de lire un phénomène à partir de notre grille.

      C’est un peu comme si la seule bouffe que je connaissais était la poutine, et que j’essayais de comprendre la nourriture propre à d’autres groupes en me basant là-dessus. « Où sont les frites? Quel est le type de sauce employée? Qu’est-ce qu’ils emploient en guise de fromage? » Voilà le genre de question que je pourrais poser, et ça serait absurde. Quand on cherche à comprendre le « phénomène religieux » dans son ensemble en parlant de rituels, d’institutions, etc, c’est le même genre de projection de nos propres schèmes culturels.

      • Déréglé temporel

        « Je pense que le sens dans lequel Boyer veut aller correspond à celui avec lequel tu es d’accord. »

        Ce commentaire visait plutôt Feel, dont le propos ressemble, mais ne se recoupe pas parfaitement avec celui de Boyer.

        « Le sens plus important (et heureusement Boyer l’a précisé ensuite dans un commentaire) est que lorsqu’on parle de religion on prétend parler d’un phénomène universel alors qu’en réalité on parle d’un particularité culturelle récente et occidentale. Autrement dit, on tente de lire un phénomène à partir de notre grille. »

        Mouais, si ça s’adresse à des gens du grand public, je veux bien. Mais il utilise, dans son texte, le mot « scholar ». Me semble que les érudits qu’il décrit, ce n’est pas trop ceux d’aujourd’hui (j’ai envie de dire des franciscains du XVIIe siècle, mais je vais me retenir, ce serait baveux et injuste). Aujourd’hui, quelqu’un qui s’est un tant soit peu penché sur les théories des sciences de la religion est conscient des problèmes qu’il soulève.
        ****remarque de dernière minute: je viens de comprendre: je n’avais pas remarqué que par « scholars » il désigne en fait des spécialistes de neuropsychologie, biologie et tout le kit. Alors oui, bon, les types en science « pures » sont vulnérables à ce genre d’erreurs. Donc, ok, là je vois la pertinence de son propos. Mes excuses.****

  5. dede59

    En fait, la religion, est-ce que ce n’est pas l’association d’une idée, d’une docrine, d’une pratique et d’une culture donnée? L’idée, c’est l’existence de Dieu, la doctrine, c’est le développement de cette idée, la pratique, c’est le rite, la prière publique ou privée, le chant, et la culture, c’est le lieu où ces choses prennent naissance. Qu’en pensez-vous?

    • Déréglé temporel

      Ça ressemble à la définition qu’en donne Durkheim, pour qui il y a trois critères:
      -un ensemble de croyances
      -un ensemble de rites
      -un rôle d’union de la communauté

      Mais ici ce qui est en jeu est plutôt la question de savoir si un tel phénomène est universel.
      Malgré les critiques que je peux adresser à cet auteur, il y a de bons points. Toutes les langues n’ont pas un équivalent au mot « religion » qu’on retrouve dans les langues qui se sont développées avec le christianisme latin. L’arabe et l’hébreu n’ont pas d’équivalent, et le mot qu’ils utilisent pour désigner le christianisme, l’islam ou le judaïsme signifie littéralement « loi », plutôt que « religion » (source: Éli Barnavi, les religions meurtrières). Quant au christianisme, il est vrai qu’au Moyen Âge et encore au début de l’époque moderne, le mot « loi » (ou latin: « lex »; ou équivalent dans chacune des langues vernaculaires) est généralement préféré à « religio »; un autre mot très fréquemment employé, presque à égalité avec « loi » est « foi » (source: Rémi Brague, La loi de Dieu; et mes recherches personnelles).
      Cela étant, ce n’est pas parce qu’un mot n’existe pas dans une langue que le phénomène désigné par ce mot n’existe pas. Je m’oppose à cette inférence.

  6. Feel O'Zof

    @Déréglé

    Vous dites: «Tous les concepts qui ont prééxisté leur définition posent des problèmes du même genre»

    J’ai justement de la difficulté avec ces concepts qui précèdent leur définition. C’est comme si l’on inventait une machine ultracomplexe et qu’on se demandait ensuite quel usage on pourrait en faire. Comme si l’on inventait un mot en mélangeant des syllabes au hasard puis qu’on se demandait ensuite ce qu’il veut dire. Sans avoir nécessairement une définition claire et précise, on doit au moins avoir une idée du sens du mot afin de pouvoir distinguer ce qu’il désigne de ce qu’il ne désigne pas, de savoir quand on peut l’utiliser et quand on ne le peut pas.

    Je vais expliquer davantage pourquoi je dis que notre définition de la religion est souvent idéologique. On appelle «religions» les philosophies orientales alors qu’elles diffèrent énormément des religions monothéistes dans leur organisation interne. Et on exclue les sectes telles que la scientologie ou le raëlisme, alors qu’elles leur ressemblent beaucoup plus. C’est donc plus comme un titre honorifique ou un sceau d’approbation; on inclut ou exclut un système de croyances ou une institution de spiritualité de notre définition de « religion » moins selon ses particularités propres que selon l’opinion populaire. C’est mon impression, mais elle peut être fausse.

  7. Déréglé temporel

    « J’ai justement de la difficulté avec ces concepts qui précèdent leur définition.  »

    Oh, non, pitié, épargnez-moi ce chapitre. Il est à la fois stérile, irréaliste, et malsain.
    La langue fonctionne ainsi. Les érudits doivent faire acte et composer avec les problèmes que ça apporte. Prétendre que ces concepts sont mauvais pour cette seule raison, ce n’est rien d’autre qu’un déni de réalité.
    Et l’implication extrême, c’est la novlangue.
    Je préfère les choses telles qu’elles sont, merci.

    Quant à vos exemples, ils résultent d’une sélection, de votre part, très étroite des usages faits du terme de religion. Je ne vais pas détailler, ce serait trop long. Je vais me contenter de vous faire confiance pour élargir votre perspective. Les exemples ne manquent pas allant à l’encontre de ce que vous prétendez.

  8. angededieu62

    Mais c’est dingue de ne pas croire en l’amour infini de notre père …..
    franchement …. c’est incompréhensible à mes yeux

    • Jack

      Ben oui, un dieu qui envoie des cataclysmes sur la gueule des gens qui lui ont déplu, si ça c’est pas de l’amour infini, je me demande bien ce que c’est !

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