La « culture générale »: je n’y crois plus

J’ai enfin lu l’excellent Liliane est au lycée de Normand Baillargeon. Ayant le bonheur (malheur?) de côtoyer des « littéraires », j’avais déjà mes doutes sur la valeur de la fameuse « culture générale ».

Car qu’est-ce que la « culture générale », sinon qu’un corpus de connaissances disparates qu’il faut connaitre sous peine de paraître « inculte ». Ce corpus est soumis à un ensemble de règles non-dites mais étrangement proches du snobisme francocentriste. On entendra ainsi dire « Quoi, tu ne connais pas Coluche? Quel inculte! » mais jamais « Quoi? Tu ne connais pas Adama Dahico? » D’autre part, certains éléments de la « culture générale » sont plus ou moins importants pour comprendre la culture actuelle, mais demeurent essentiels pour avoir l’air cultivé. En revanche, des pans entiers de connaissance humaine (le gros de la science, par exemple, de même que plusieurs épisodes importants de l’histoire de l’art) sont laissés pour compte.

Il est très facile d’être « cultivé » au sens de « culture générale ». Beaucoup plus difficile de connaitre vraiment.

Normand Baillargeon commence son livre par une déconstruction en règle du concept même de culture générale, ce bassin de pseudo-savoirs dont la mission semble être de rassurer le petit-bourgeois sur son intelligence – le tout dans la pure tradition de la « tête bien pleine », sauf que dans ce cas il n’est même pas permis de dire qu’elle est bien pleine…

Le terme-clé ici est donc « pseudo-intellectualisme ». Pourquoi est-ce inculte de ne pas connaitre Mozart, mais tout à fait normal de ne pas connaitre les lois de la thermodynamique? Les gens « cultivés », souvent, se vantent de ne rien piger à la science ou aux mathématiques*. Question: l’ingénieur n’ayant jamais lu un seul roman, et le « littéraire » n’ayant aucune idée de ce qu’est un écart-type; lequel des deux est inculte?

La lecture des romans nous donne un autre regard sur le monde et contribue à la formation de la personne, nous dira-t-on.

Et c’est vrai, en plus.

Mais ce n’est pas la seule chose qui est vraie.

Une formation en mathématiques, à notre époque, est essentielle pour ne pas se faire berner. Nous sommes bombardés d’information sur l’économie, noyés sous les statistiques. Il faut des armes pour se défendre – Baillargeon a d’ailleurs déjà publié son Petit cours d’autodéfense intellectuelle, chez Lux.

On pourrait en dire encore plus long sur la nécessité de comprendre comment fonctionne son propre corps. Je lis des blogs féministes, et c’est assez fréquemment que je vois une confusion entre vulve et vagin. Dans une perspective féministe, cette erreur est grave, puisqu’elle s’inscrit dans le discours phallocentriste selon lequel le sexe implique nécessairement pénétration. (Truc mnémotechnique: vaginterne, vulvexterne.)

Qu’est-ce que la culture générale, donc, la vraie? Un ensemble d’outils cognitifs nécessaires pour être un citoyen fonctionnel et actif dans une démocratie. Ces outils sont issus de plusieurs domaines, incluant la philosophie et les sciences cognitives. Cette culture générale tend à l’universalité; ce n’est pas l’apanage de quelques snobs. C’est une culture qui libère et qui rend plus autonome, qui « empower ».

Un livre qui se lit comme un manifeste contre l’élitisme et pour la « tête bien faite », à mettre entre les mains de tous vos profs.

*J’adresse cette critique particulièrement à ceux et celles qui tentent de masquer leur vaste ignorance sous de fébriles accusations de « scientisme ».

3 Commentaires

  1. Simon Dor (@simondor)

    Intéressant texte avec lequel je suis en grande partie d’accord. La fin me laisse perplexe, dans le sens où je suis surpris de lire le terme « universalité » et l’usage du singulier (cette culture) et l’expression « la vraie culture générale », alors que pour le reste vous me sembliez avoir des propos qui ne sont pas incompatibles avec l’idée qu’il y ait une pluralité de cultures générales possibles et utiles. Et je trouve étrange la partie où vous parlez de snobisme: en fait, je me demande, est-ce qu’il y a un moyen particulier pour qu’une culture générale puisse s’assurer de s’éloigner du snobisme?

    Par ailleurs, je suis content de pouvoir lire une impression positive de ce livre de Baillargeon, que je lirai fort probablement bientôt.

    • libresansdieu

      Concernant l’universalité: il y a déjà plusieurs cultures dans lesquelles il n’y a pas vraiment de notion de « culture générale ». Baillargeon souligne que dans le monde anglo-saxon, il n’h a pas même pas de terme pour désigner ce que nous entendons par « culture générale ». Il associe aussi cette « culture » à l’élite, qui cherche par là à se démarquer des masses ignorantes. Une véritable culture générale devrait donc être constituée d’outils cognitifs utiles dans n’importe quelle culture. Je suppose qu’elle s’ajoute à une culture « locale », propre au groupe (je n’ai pas le livre sous la main, il est possible que je déforme le propos). Le snobisme commence lorsqu’on confond cette culture locale (ici à la bourgeoisie francophone) pour quelque chose que tout le monde devrait connaitre.

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