Pourquoi la pensée évolutionniste tarde-t-elle à s’imposer?

C’est rare que je me penche sur des articles de sociologie (une discipline un peu en retard à mon avis) mais en voici un bon: Les résistances au darwinisme: croyances et raisonnements. (PDF).

L’article de Gerald Bronner se penche sur le caractère non-intuitif de la théorie de l’évolution et sa difficulté à pénétrer les esprits. Même lorsqu’elle semble dominer le paysage intellectuel, la théorie de Darwin demeure mal comprise, et les erreurs fréquentes ressemblent étrangement aux idées des créationnistes.

Ainsi, peu de gens vont dire qu’ils sont géocentristes, mais nombreux sont ceux qui expriment des croyances qui découlent d’une vision géocentriste, comme la croyance, fausse mais majoritaire, selon laquelle les phases de la lune sont causées par l’ombre de la terre projetée sur celle-ci.

Question soulevée par Bronner: « pourquoi certain énoncés scientifiques sont-ils si difficilement acceptés par la logique ordinaire? »

Bonne question. Je pense tout haut: on pourrait toujours évoquer le motif religieux: la théorie de l’évolution contredit certaines positions évoquées dans la Bible. D’accord, mais n’est-ce pas aussi le cas pour d’autres théories scientifiques aujourd’hui largement répandues, même dans les milieux chrétiens? Et que dire des nombreux chrétiens qui acceptent sans problème l’évolution darwinienne – ne sont-ils pas des contre-exemple à l’hypothèse du rejet massif pour cause religieuse? Autrement dit, c’est quoi le foutu problème avec l’évolution?

On revient à l’article de Bronner. Pour résoudre ce qu’il appelle une « énigme », il a constitué une petite étude (N=60) dans laquelle on demande aux volontaires d’expliquer une observation scientifique. Il s’agit de la disparition progressive des défenses d’éléphant.

L’explication est assez simple: la disparition graduelle des défenses est causée par le gain de fitness biologique conféré par un gène inhibant le développement des défenses; le gène augmentant la fitness puisqu’il diminue l’intérêt du spécimen pour les braconneurs, augmentant par le fait même les chances de l’animal de survivre jusqu’à la reproduction. On voit là une démonstration de la prédiction centrale de l’évolution: la variation de la fréquence des allèles au fil du temps.

Ou, si on préfère les explications brèves: les éléphants qui ne portent pas le gène ont plus de chances d’être braconnés sans laisser de descendants, donc les porteurs du gène sont de plus en plus nombreux.

Cette observation est intéressante puisqu’elle appuie le caractère contingent de l’évolution. On s’attendrait à ce qu’avoir des défenses est un avantage… mais pas nécessairement. Ce n’est pas toujours la même chose qui augmente la capacité à avoir des descendants – la seule chose qui demeure stable est que ceux qui sont mieux adaptés auront plus de descendants. Mais mieux adaptés à quoi? À l’environnement, lequel est changeant. Bref, ce qui est un avantage aujourd’hui, comme des défenses d’éléphant, sera peut-être une nuisance demain.

Tout cela est complètement à l’envers du « gros bon sens ». Pour comprendre ce qui se passe avec les éléphanteaux, pour que ça « fasse du sens » comme on dit au Québec, il faut d’abord comprendre, minimalement:

  • La définition de l’évolution biologique (variation au fil du temps et non amélioration);
  • Le caractère contingent de l’évolution;
  • La notion de fitness biologique (définit parfois comme le potentiel de propagation génétique ou la propension à avoir des descendants, mais ça demeure un débat complexe);
  • Quelques notions de génétique et de biologique développementale, notamment l’idée qu’un gène peut activer ou inhiber certains éléments du programme de développement.

Les résultats de l’étude sont déprimants. Plusieurs s’inscrivent dans un paradigme larmackiste, attribuant la disparition des défenses à un manque d’usage. D’autres l’attribuent à une sorte de volonté de l’espèce (ou à la « peur d’être tué »), qui fait disparaître ses défenses pour se prémunir contre le braconnage. Certains ont même parlé de l’alimentation, ou d’une conspiration par les américains… bref du gros n’importe quoi.

Il semble, selon l’auteur, que la majorité des gens qui se croient darwiniens sont en fait des lamarckistes, ou des finalistes qui s’ignorent (« crypto-finalistes »). Pas étonnant, dans ce cas, que le Dessein Intelligent et autres variantes plus ou moins subtiles du créationnisme connaissent un tel succès (comparativement aux géocentristes). Ces mouvements exploitent, peut-être sans le réaliser, une faille dans la cognition humaine:

(…) le caractère contre-intuitif du darwinisme est la conséquence d’une faute de raisonnement très fréquente qui peut être nommée : erreur de négligence de la taille de l’échantillon (27). Il s’agit, en d’autres termes, de notre fréquente incapacité à tenir compte, dans notre appréciation d’un phénomène, du nombre d’occurrences qui ont présidé à son avènement. Cette erreur de raisonnement est d’autant plus attractive qu’elle concerne un phénomène à probabilité d’apparition faible, mais produit par un grand nombre d’occurrences. Nous avons, dès lors, l’impression qu’il est extraordinaire puisque nous ne pouvons, ou ne voulons pas, considérer la nature de la série dont il est issu.

Dans la vie quotidienne, un évènement à probabilité faible est généralement issu d’une intention humaine. Cependant, de tels évènements peuvent se produire naturellement s’il y a un grand nombre d’essais. Bronner compare ce phénomène aux prédictions des astrologues: nous avons l’impression qu’ils ont « fait exprès » pour deviner alors qu’en réalité ils font un grand nombre de prédictions vagues qui finiront nécessairement par atteindre la cible. Fait amusant, Bronner mentionne les Sceptiques du Québec et leur « défi sceptique ».

Je termine sur cette histoire au sujet de Diagoras de Mélos, qui semble-t-il était athée: alors qu’on tentait de lui prouver l’existence des dieux en lui montrant les monuments érigés par les survivants de naufrages, il demanda à voir les temples fabriqués par ceux qui n’avaient pas survécu…

 

3 Commentaires

  1. Michel THYS

    Pourquoi les créationnistes ou partisans du « dessein intelligent » le sont-ils ?
    Ont-ils vraiment choisi de l’être ?
    Pourquoi sont-ils manifestement imperméables à toute argumentation rationnelle et scientifique et ne changent-ils jamais d’avis ?
    Pourquoi des scientifiques croyants, ne pouvant plus contester le fait de l’Evolution, tentent-ils de faire du « dessein intelligent » (qui n’est qu’une pseudo-science) une « théorie scientifique » digne d’être enseignée au même titre que la théorie (et même le fait) de l’Evolution, alors qu’il s’agit d’une croyance ?
    Pourquoi veulent-ils à tout prix tenter de concilier la foi et la raison, la religion et la science ?

    Je propose quelques hypothèses explicatives. Notamment :
    – parce que la plupart des humains supportent mal les incertitudes métaphysiques imaginaires et qu’ils ont besoin d’explications immédiates et sécurisantes.
    -parce que la notion de commencement, et donc de création, est anthropomorphique et sécurisante.
    – parce qu’il est difficile, à notre échelle moins que centenaire, de se représenter l’influence que 3,5 milliards  d’années a eue sur l’ Evolution, ce qui explique pourtant la complexification (aléatoire en fonction du milieu) du vivant et la variétés des espèces.
    – parce que, comme l’a dit le Pasteur évangélique Philippe HUBINON à la RTBF :
    « S’il n’y a pas eu création, tout le reste s’écroule ! » … ( donc aussi Dieu, etc. !).
    – mais sans doute aussi, voire surtout, à cause des influences éducatives inconscientes, même chez des scientifiques par ailleurs éminents.

    En effet, par orgueil et méconnaissance des « mécanismes » cérébraux, ils ne semblent pas avoir envisagé un seul instant que leur éducation religieuse et leur milieu croyant unilatéral aient pu laisser des traces indélébiles dans leur cerveau émotionnel, au point d’influencer leur cerveau rationnel et d’anesthésier leur esprit critique, indépendamment de leur intelligence et de leur intellect, dès qu’il est question de religion.

    Comme l’a écrit le neurobiologiste Henri LABORIT :  » (…) Je suis effrayé par les automatismes qu’il est possible de créer à son insu dans le système nerveux d’un enfant. Il lui faudra, dans sa vie d’adulte, une chance exceptionnelle pour s’en détacher, s’il y parvient jamais.(…) Vous n’êtes pas libre du milieu où vous êtes né, ni de tous les automatismes qu’on a introduits dans votre cerveau, et, finalement, c’est une illusion, la liberté ! ».

    C’est, me semble-t-il, un fait d’observation sociologique : statistiquement, la liberté de croire ou de ne pas croire est souvent compromise, à des degrés divers, par l’imprégnation de l’éducation religieuse familiale, forcément affective puisque fondée sur l’exemple et la confiance envers les parents, confortée par l’influence d’un milieu culturel unilatéral puisqu’il exclut toute alternative laïque non aliénante et qu’il incite, à des degrés divers, à la soumission à une « Vérité » exclusive et dès lors intolérante,voire communautariste.
    L’éducation coranique en témoigne hélas à 99,99 % …

    La soumission religieuse s’explique : après Desmond MORRIS qui l’avait pressenti en 1968, dans « Le Singe Nu » (dominant / dominé), Richard DAWKINS estime, dans « Pour en finir avec dieu », que du temps des premiers hominidés, le petit de l’homme n’aurait jamais pu survivre si l’Evolution n’avait pas pourvu son cerveau tout à fait immature de gènes le rendant dépendant et totalement soumis à ses parents (et donc plus tard à un dieu … !).

    Dès 1966, le psychologue-chanoine Antoine VERGOTE, alors professeur à l’Université catholique de Louvain, a montré, sans doute à son grand dam, qu’en l’absence d’éducation religieuse, la foi n’apparaît pas spontanément, et que la religiosité à l’âge adulte en dépend. Son successeur actuel, le professeur Vassilis SAROGLOU, le confirme. Ce nouveau mécanisme de défense, animiste du temps des premiers hominidés, puis polythéiste, n’est apparu que grâce à la capacité évolutive du seul cortex préfrontal humain, hypertrophié, à imaginer, grâce au langage et par anthropomorphisme, un « Père protecteur, substitutif et agrandi », fût-il de nos jours qualifié, par rationalisation a posteriori, de « Présence Opérante du Tout-Autre »(A. Vergote).

    Des neurophysiologistes ont par ailleurs constaté que chez le petit enfant, alors que les hippocampes (centres de la mémoire explicite) sont encore immatures, les amygdales (celles du cerveau émotionnel) sont déjà capables, dès l’âge de 2 ou 3 ans, de stocker des souvenirs inconscients (donc notamment ceux des prières, des cérémonies, des comportements religieux des parents, …, sans doute reproduits via les neurones-miroirs du cortex pariétal inférieur. Ces « traces » neuronales, renforcées par la « plasticité synaptique », au fil des expériences religieuses, sont indélébiles …
    L’ IRM fonctionnelle tend à confirmer que le cortex préfrontal et donc aussi bien l’esprit critique que le libre arbitre ultérieurs s’en trouvent anesthésiés à des degrés divers, indépendamment de l’intelligence et de l’intellect, du moins dès qu’il est question de religion.

    On comprend que, dans ces conditions, certains athées comme Richard DAWKINS, ou certains agnostiques, comme Henri LABORIT(il considère quand même Jésus comme un « ami »), au risque de paraître intolérants, aient perçu l’éducation religieuse précoce, bien qu’a priori sincère et de « bonne foi », comme une malhonnêteté intellectuelle et morale …
    Pourtant, bien que les religions, et a fortiori leurs dérives (guerres religieuses, inégalité des femmes, excisions, …) soient plus nocives que bénéfiques à tous points de vue, il va de soi que la croyance en l’existence subjective de « Dieu », restera toujours un droit légitime et d’autant plus respectable qu’elle aura été choisie en connaissance de cause, plutôt qu’imposée précocement.
    Puisse l’avenir favoriser l’avènement d’un système éducatif pluraliste, fondé sur un humanisme, non pas athée mais laïque car non prosélyte, qui permettrait à chacun de choisir aussi librement que possible de croire ou de ne pas croire.

    Michel THYS à Waterloo.
    http://michel.thys.over-blog.org

    Références bibliographiques.

    – Antoine VERGOTE, chanoine, « Psychologie religieuse », du, Ed. Dessart 1966,
    ancien professeur à l’Université catholique de Louvain.1966.
    – Vassilis SAROGLOU (son successeur) & HUTSEBAUT, D
    « Religion et développement humain »,. 2001.
    – – Patrick JEAN-BAPTISTE « La biologie de dieu » 2003 Agnès Viénot 2003.
    – Jean-Didier VINCENT « Voyage extraordinaire au centre du cerveau » O. Jacob 2007.
    – V.S. RAMACHANDRAN « Le fantôme intérieur ». Odile Jacob 2002.
    – Jean-Pierre CHANGEUX « L’homme neuronal »1993, « L’homme de vérité » 1994
    – Pascal BOYER « Et l’homme créa les dieux ».
    – Antonio DAMASIO « L’erreur de Descartes »2001 et « Spinoza avait raison’.
    – Henri LABORIT « Une vie » 1996 « Derniers entretiens »
    – Mario BEAUREGARD « Du cerveau à Dieu » « The spiritual brain »
    – Michaël PERSINGER « On the possibility of directly accessing every human brain by electromagnetic induction of fundamental algorythms ».1995.
    – Paul D. Mac LEAN « Les trois cerveaux de l’homme » 1990.
    – Joseph LEDOUX « Emotion, mémoire et cerveau » 1994.
    – John SAVER & John RABIN « The neural substrates of religion experience » 1997.
    – Francis CRICK « Une vie à découvrir »
    – Via Internet : « Le cerveau à tous les niveaux ».

    Etc.

  2. Pierre Charles

    Excusez mon ignorance, je comprend mal la question sur les phases de la lune.
    Pourriez-vous donner la bonne réponse S.V.P. Merci.
    Au sujet du caractère indélibile de l’éducation religieuse, il semble qu’il y a un espoir.
    Lisez le témoignage de Dan Barker, un ancien pasteur évangélique devenu athée.
    Délivré de Dieu aux Éditions H & O.

  3. berlherm

    J’ai entendu la blague suivante qui court chez les scientifiques:

     » Un toubib reçoit un patient profondément croyant. Il lui demande s’il est fixiste ou évolutionniste. Le patient s’étonne et lui répond que bien entendu il ne croit pas à l’évolution. Mais pourquoi cette question, demande-t-il au toubib? Celui-ci lui répond: voulez-vous un vaccin de 1900 ou 2012? Parce que les bactéries ont bien évolué depuis l’époque. »

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