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Problème du mal théologie contemporaine

J’ai déjà abordé l’Euthyphron et ses deux « pointes ». J’aimerais aborder une solution possible au problème du mal qui s’écarte un peu du traditionnel Dieu De La Bible afin de ne pas s’empêtrer dans des contradictions logiques. Il s’agit de la process theology. Je ne suis pas un expert, loin de là. Un ami catholique m’a transmis son intérêt alors que j’étais à l’université. Depuis, tout en demeurant résolument athée, j’ai tendance à rediriger les croyants fondamentalistes que je croise vers la théologie de la process puisque, tant qu’à croire des choses absurdes, aussi bien qu’elles aient un minimum de cohérence.

Le Dieu chrétien, tel que perçu par la l’oeil de la process, n’est pas tout-puissant, il est le plus puissant, c’est-à-dire le plus puissant qui puisse être en conformité avec la logique. Du coup, on évite d’entrée de jeu les problèmes de bistrot du genre « Dieu peut-il créer une pierre tellement lourde qu’il ne pourrait lui-même la soulever ». La réponse est non, il ne peut pas, car Dieu est limité par la logique et ne peut faire de choses qui sont par définition impossibles. On dira aussi que Dieu est capable de calculer quel est le bien maximal en fonction de la situation actuelle et cherchera toujours à atteindre ce bien, le plus souvent en agissant indirectement de manière à préserver le fameux libre-arbitre.

Ainsi, concernant le séisme en Haiti, on peut dire que c’est simplement une catastrophe naturelle et que Dieu n’y pouvait rien. Mais n’est-il pas censé être omnipotent? Oui et non, dirait un partisan de la process theology. Je vous offre ici une solution au problème du mal inspirée de ce courant théologique contemporain. Il s’agit d’une solution en deux parties, lesquelles ne sont pas mutuellement exclusives. Cependant, elles entraînent toutes deux un lot de problèmes.

Notez qu’il ne s’agit pas d’une solution associée à un théologien particulier, ni une doctrine propre à la process. Il s’agit d’une création personnelle, un homme de paille utile, inspiré de la process, avec une bonne dose de Leibniz. Jetons donc un coup d’oeil à ce monstre:

  1. Dieu n’est pas omnipotent, il est plutôt le plus puissant qu’il soit logiquement possible d’être.
  2. Dieu a renoncé, dans ce monde, à une partie de sa toute-puissance, de manière à permettre le libre-arbitre. Mais, dans au moins un autre monde, Dieu demeure tout-puissant. Les catastrophes sont le « moins pire » compromis permettant de maximiser le bien et préserver le libre-arbitre.

Comme je le disais, les deux étapes de cette solution amènent leur lot de problèmes:

Problèmes avec la première partie de la solution

Cela implique que Dieu est lui-même soumis aux lois fondamentales de l’univers (ci-après LFU) et a créé le monde du cadre de ces lois. Or, s’il existe des lois morales, elles font partie ou du moins découlent des LFU. Dieu n’a pas décidé, par exemple, que mentir est mal. On pourrait alors dire avec Platon qu’un dieu se doit d’être lui-même soumis au Bien Suprême.

Il devient donc possible de sauter par-dessus ce coûteux intermédiaire et découvrir nous-même ce qui est bon. Conclusion partielle à la première partie de l’argument: Dieu, s’il existe, n’est pas nécessaire à la moralité. Il devient au mieux une hypothèse inutile.

Problèmes avec la seconde partie de la solution

D’emblée, c’est un peu abuser de la logique modale. Quand on parle de mondes possibles en logique, on ne veut pas vraiment dire des mondes comme lorsqu’on parle du monde au sens de « notre univers ». Certains auteurs essaient même d’éviter l’expression « monde possible », parlant plutôt de scénario.

Qu’on les appelle comme on veut, les mondes possibles employés en logique sont des outils conceptuels sans existence propre. En ce sens, dire que Dieu habite dans un monde possible est à peu près aussi idiot que de dire qu’il habite dans un plan cartésien ou qu’il dort sur une courbe de Bézier. Je conviens que « monde possible » fait plus sérieux, pour ne pas dire « matheux », et, si on se base uniquement sur la rhétorique, rend l’argument plus convainquant. Pour le grand public, parler d’univers parallèles serait beaucoup moins sérieux. C’est pourtant exactement ce que fait cette portion de l’argument. (C’est marrant:  incapable de prouver l’existence de Dieu dans la réalité – en terme matheux dans « le monde actuel » – on tente de la démontrent plutôt dans un autre monde tout droit sorti de l’imagination!)

Mais bon. Supposons qu’il existe effectivement un monde parallèle avec un dieu tout-puissant dedans, lequel a décidé qu’il était préférable de se faire discret dans ce monde-ci afin de préserver notre libre-arbitre. Pourquoi a-t-il eu besoin de faire cela? Aurait-il pu faire autrement, par exemple être tout-puissant dans le monde actuel ET préserver notre libre-arbitre? Deux choix:

  • Oui? Alors il a décidé arbitrairement d’opter pour une solution qui entraine ou du moins permet le mal accidentel. On avait convenu que Dieu devait tenter à chaque instant de maximiser le bien, il semble qu’il a raté son coup. Ou peut-être est-il méchant?
  • Non? Alors Dieu n’avait pas le choix en raison de contraintes résultant des LFU. On se retrouve avec le problème lié à la première partie de la solution: il existerait alors des principes plus grands que Dieu, principes que nous pourrions découvrir par nous-même. Par ailleurs, si on se fie au mythe dans la chute des anges (c’est dans la Bible) Dieu est capable de préserver le libre-arbitre tout en exerçant sa toute puissance. Il l’a déjà démontré au moins une fois, il y a longtemps, alors que le Satan a décidé de se barrer avec le tiers des anges.

Comme je l’ai indiqué au départ, cette solution au problème du mal est un homme de paille utile. Il n’en demeure pas moins que si je devais formuler ma propre solution théologique au problème du mal (avec un flingue pointé sur ma tempe, par exemple) c’est probablement ce que je sortirais de moins con.

En fait je n’ai jamais trouvé une seule solution au problème du mal qui me semble intellectuellement satisfaisante tout en ne réduisant pas le dieu concerné à une hypothèse coûteuse et inutile.

Dilemme d’Euthyphron

Le dilemme d’Euthyphron (ci-après DE) va à peu près comme suit: est-ce qu’un chose est bonne car elle s’accorde avec la volonté de Dieu ou est-ce qu’elle s’accorde avec la volonté de Dieu car elle est bonne?

Les deux possibilités engendrent des problèmes que je vous résume ici. Si on croit que X est bon car Dieu veut X, alors on ne sait pas plus pourquoi Dieu veut X. Ça ne nous donne pas de critère objectif de moralité. Si on croit que dieu veut X car X est bon (en soi), alors on suppose un critère moral qui est supérieur à Dieu, ce qui est problématique dans plusieurs systèmes théologiques.

La solution habituelle au DE, celle proposée par les théologiens, est de dire que Dieu est intrinsèquement bon. Le bien est une propriété de Dieu, par conséquent il n’a pas à « apprendre » ce qui est bon: il est lui-même bon et n’a donc qu’à agir. Peu importe ce qu’il fait ou veut, ce sera bon.

Mais affirmer que le bien est une propriété de Dieu n’est pas une solution au dilemme d’Euthyphron. Cela ne nous dit pas pourquoi Dieu est bon. Pourquoi ne serait-il pas mauvais? (En fait, cela ne nous dit même pas si Dieu est vraiment bon. Peut-être est-il intrinsèquement trompeur. Peut-être que le dieu n’est pas bon, et qu’on se fie donc à de mauvais critères pour établir ce qui est bien/mal).

Par ailleurs, cette histoire de propriété de Dieu n’a pas de sens. Un être parfait ne dépend de rien, il n’a pas de modules ou de sous-sections. Penser Dieu comme devant se conformer à sa conscience morale, c’est très anthropomorphique et incompatible avec l’idée d’un Dieu parfait/infini. (Ce qui ne sera pas un problème si vous ne pensez pas Dieu de la sorte. Mais bon.)

Considérant cela, je ne vois pas d’autre manière de sauver l’argument qu’en faisant l’adéquation complète entre bien et Dieu, et faire de Dieu l’ensemble des principes fondamentaux de l’univers. Encore ici, plutôt incompatible avec la vision traditionnelle… on s’approche plutôt du déisme. Ce genre de Dieu n’ayant pas vraiment de volonté, on évite le DE.

Ce serait encore plus simple de ne pas postuler de Dieu du tout, tant qu’à y être.