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Le Frère André, l’athéisme, et les superstitions au Québec

Je suis à vélo avec l’amoureuse dans le coin de Granby. Roule, roule. Reconnait une enseigne: Foglia avait dit que c’était bon, ce café, on essaie? C’est un athée et il adore le vélo. Preuve qu’il a bon goût. Nécessairement, ce bon goût doit s’étendre aux pâtisseries.

La serveuse arrive avec nos cafés. « Dites-donc, madame, il vient-tu pour vrai, le Foglia? » « Sais pas. Pas pendant mon shift en tout cas. »

Passe au magasin de bicycle. Ils doivent le connaitre, là-bas. « Dis-donc, il doit venir Foglia? »

« Je l’ai vu », qu’il me dit. « Une fois: je roulais dans le coin et je vois un vieux bonhomme sur un vieux dix vitesse. Il arrivait en sens inverse en flottant dans un grand chandail de laine. »

Et c’est probablement le plus proche du vieux chialeux que je ne serai jamais.

Bref, Foglia, dont j’ai tenté ici, assez pauvrement, d’imiter le style (l’anecdote demeure vraie dans une bonne mesure), nous livre cette pensée:

LES ESCARGOTS – Parlant de Dieu, ce n’est même pas vrai que je n’y crois pas. Ne pas croire en Dieu supposerait que je me sois au moins posé la question de son existence. Jamais. Pas une fois je ne me suis demandé si Dieu existe.

Pensez à une question idiote: l’escargot est-il daltonien? Pourquoi diable devrais-je m’intéresser au daltonisme des escargots? Pareil pour Dieu.

Pensez à la foi. Tous ces gens qui ne se sont jamais demandé non plus si Dieu existe et qui croient. Pensez maintenant à la non-foi. Voyez bien.

On comprend son point: tout le monde s’en fout, au fond, les athées ou les croyants étant à peu près au même niveau d’interrogation quant à la chose religieuse. Le croyant lambda aussi, il se fiche bien de la théologie. Et en effet les cathos que je connais (la plupart en tout cas) ne se soucient pas du tout de l’existence réelle de Dieu. La Bible? Jamais vraiment lu, qu’on me dit.

Le frère André? Même farine. C’est une autre superstition, qui plait aux gens qui ne se posent pas de question. On voit quand même un petit côté « je suis ignorant et fier de l’être » dans tout ça, non? On se complait pas mal dans nos superstitions.

Enfin. Deux approches, donc:

  1. Je me pose pas de questions, je suis croyant;
  2. Je me pose pas de questions, je suis athée.

Le problème avec ça, ou en tout cas mon problème, c’est que je m’en pose des question. C’est que moi je trouve que la vision chez les escargots c’est un sujet fascinant. Je suis fou, comme ça.

Frère André: de quoi être fier?

« La canonisation de frère André est une fierté partagée par tous les Québécois ». Voilà la citation pré-mâchée qu’offre à aux média le gouvernement du Québec. Citation attribuée au premier ministre Jean Charest. Autre extrait:

« Figure populaire et incontournable de notre histoire, frère André a fait l’objet d’une ferveur dépassant largement les frontières du Québec. L’humilité qu’il affichait face aux guérisons et aux miracles qui lui étaient attribués, au début du siècle dernier, lui fait aujourd’hui honneur », a aussi déclaré le premier ministre.

On se demande ensuite tout au long du communiqué pourquoi nous devrions être fier. La raison de cette cérémonie de canonisation est que le Frère André aurait fait des miracles, ou plus exactement que des gens qui ont été guéris affirment avoir préalablement prié le frère André. (La cérémonie pour tous ceux qui n’ont pas guéri après avoir prié le frère André sera probablement tenue en catimini…)

Les bons charlatans savent qu’il faut une routine, un shtick, un modus operandi. Pour le frère André, c’était le faith healing. On te promet une guérison. Suffit de montrer que tu as assez la foi et tu seras guéri. Comme témoignage de foi, on laisse nos béquilles, notre marchette, notre chaise roulante. J’ai visité l’Oratoire Saint-Joseph… j’y ai même vu des civières. J’ai aussi vu le porte-feuille des crédules, vide. (Mais non c’est une blague!)

J’ouvre le Nouveau Testament et j’y lis « prends ton lit et marche ». Pas « donne moi ton lit, et dans une semaine ton souhait sera exaucé, et si ça ne marche pas c’est que tu n’avais pas la foi ». Enfin. L’oratoire Saint-Joseph est, au fond, une sorte de cathédrale kitch érigée aux différentes superstitions (souvent fort douteuses) du Frère André.

Je veux dire: le type a fait conserver son coeur. Pour la protection de l’édifice! (Je présume que les gicleurs et détecteurs de fumé sont installés simplement pour faire joli.) N’importe qui ferait un truc pareil et on dirait « ouais Papi, on va te le garder ton coeur », et on hocherait la tête en souriant avant d’appuyer sur la sonnette de l’infirmière.

Être fier de cette canonisation, c’est comme être fier du Grand Antonio ou du Orange Julep. C’est un monument kitch, si cela se trouve, érigé à un temps dépassé de notre histoire. Célébrer cette canonisation relève donc non seulement du mauvais goût, mais aussi de la sénilité.