Tagué: Normand Baillargeon

L’inculture des lettrés

Dans la Presse il y a quelques semaines:

Chantal Guy
La Presse

Les gens ont tendance à prêcher pour leur paroisse, les littéraires plus que les autres. Un littéraire ne peut concevoir qu’on puisse vivre sans lire. Mais il lui vient rarement à l’esprit que de vivre sans connaître les principes élémentaires de la physique, des mathématiques ou de la chimie peut être tout aussi affligeant. Il dénonce sans cesse le peu d’espace médiatique accordé à «sa» culture, il oublie qu’il partage cette disette avec les sciences, tout aussi absentes dans le discours public.

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La « culture générale »: je n’y crois plus

J’ai enfin lu l’excellent Liliane est au lycée de Normand Baillargeon. Ayant le bonheur (malheur?) de côtoyer des « littéraires », j’avais déjà mes doutes sur la valeur de la fameuse « culture générale ».

Car qu’est-ce que la « culture générale », sinon qu’un corpus de connaissances disparates qu’il faut connaitre sous peine de paraître « inculte ». Ce corpus est soumis à un ensemble de règles non-dites mais étrangement proches du snobisme francocentriste. On entendra ainsi dire « Quoi, tu ne connais pas Coluche? Quel inculte! » mais jamais « Quoi? Tu ne connais pas Adama Dahico? » D’autre part, certains éléments de la « culture générale » sont plus ou moins importants pour comprendre la culture actuelle, mais demeurent essentiels pour avoir l’air cultivé. En revanche, des pans entiers de connaissance humaine (le gros de la science, par exemple, de même que plusieurs épisodes importants de l’histoire de l’art) sont laissés pour compte.

Il est très facile d’être « cultivé » au sens de « culture générale ». Beaucoup plus difficile de connaitre vraiment.

Normand Baillargeon commence son livre par une déconstruction en règle du concept même de culture générale, ce bassin de pseudo-savoirs dont la mission semble être de rassurer le petit-bourgeois sur son intelligence – le tout dans la pure tradition de la « tête bien pleine », sauf que dans ce cas il n’est même pas permis de dire qu’elle est bien pleine…

Le terme-clé ici est donc « pseudo-intellectualisme ». Pourquoi est-ce inculte de ne pas connaitre Mozart, mais tout à fait normal de ne pas connaitre les lois de la thermodynamique? Les gens « cultivés », souvent, se vantent de ne rien piger à la science ou aux mathématiques*. Question: l’ingénieur n’ayant jamais lu un seul roman, et le « littéraire » n’ayant aucune idée de ce qu’est un écart-type; lequel des deux est inculte?

La lecture des romans nous donne un autre regard sur le monde et contribue à la formation de la personne, nous dira-t-on.

Et c’est vrai, en plus.

Mais ce n’est pas la seule chose qui est vraie.

Une formation en mathématiques, à notre époque, est essentielle pour ne pas se faire berner. Nous sommes bombardés d’information sur l’économie, noyés sous les statistiques. Il faut des armes pour se défendre – Baillargeon a d’ailleurs déjà publié son Petit cours d’autodéfense intellectuelle, chez Lux.

On pourrait en dire encore plus long sur la nécessité de comprendre comment fonctionne son propre corps. Je lis des blogs féministes, et c’est assez fréquemment que je vois une confusion entre vulve et vagin. Dans une perspective féministe, cette erreur est grave, puisqu’elle s’inscrit dans le discours phallocentriste selon lequel le sexe implique nécessairement pénétration. (Truc mnémotechnique: vaginterne, vulvexterne.)

Qu’est-ce que la culture générale, donc, la vraie? Un ensemble d’outils cognitifs nécessaires pour être un citoyen fonctionnel et actif dans une démocratie. Ces outils sont issus de plusieurs domaines, incluant la philosophie et les sciences cognitives. Cette culture générale tend à l’universalité; ce n’est pas l’apanage de quelques snobs. C’est une culture qui libère et qui rend plus autonome, qui « empower ».

Un livre qui se lit comme un manifeste contre l’élitisme et pour la « tête bien faite », à mettre entre les mains de tous vos profs.

*J’adresse cette critique particulièrement à ceux et celles qui tentent de masquer leur vaste ignorance sous de fébriles accusations de « scientisme ».

L’abbé Gravel critique « Heureux sans Dieu »

L’abbé Raymond Gravel* signe dans un petit hebdo local une critique de l’ouvrage collectif Heureux sans Dieu dont nous vous parlions dernièrement.

Gravel n’a pas aimé, mais là pas du tout. Il déplore surtout que le niveau intellectuel est très faible. Sa critique semble se résumer à dire que l’ouvrage n’est pas du calibre qu’il espérait. Pas assez fouillé, trop dans l’anecdote. Gravel souhaite l’arrivée d’un athéisme plus « mûri » par la réflexion. Nous saluons l’admission qu’il peut y avoir un travail intellectuel bien fait du côté des athées – ça tombe bien puisque de nombreux auteurs athées font de l’excellent travail en philosophie et en théologie.

Mais qu’en est-il du livre, Gravel a-t-il raison d’être aussi sévère dans sa critique?

Sans savoir lu Heureux sans Dieu en entier, nous en avons parcouru quelques pages. La critique de Gravel est fondée… dans la mesure où on s’attend à un ouvrage hautement intellectuel. Mais le livre se veut un recueil d’expériences personnelles, pas une dissertation sur la possibilité de prouver ou non l’existence (ou l’inexistence) de Dieu. Des personnalités connues discutent autour du thème du bonheur et de l’irréligion. C’est ce que Gravel n’aime pas, mais c’est justement la formule du livre! On ne va quand même pas critiquer Picasso pour avoir fait du Picasso.

Ceux et celles intéressés par une telle dissertation philosophique de haut niveau sont probablement déjà plongés dans la Critique de la Raison Pure de Kant. Soit. C’est une excellente lecture. Ça ne veut pas dire que Heureux sans Dieu est sans valeur, mais seulement que Gravel y cherche quelque chose qui ne s’y trouve pas (quoi, on se le demande). Ce n’est pas une faute de la part des éditeurs Daniel Baril et Normand Baillargeon, mais plutôt un choix éditorial.

*On raconte que l’abbé Gravel, qui a tenté sa chance en politique, a dû abandonner car le Vatican ne l’a pas autorisé à être en curé au moment de l’élection.